Les poèmes de mon père 3ème partie

 

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LA SOURCE

Elle coulait, calme et douce,
Dans les herbes, sans secousse,
La source au flot argenté.
Ignorant tout de la terre,
Elle achevait le mystère
De son cours précipité.

Au vieux mendiant qui passe,
Elle dit : « Reprends ta place,
Assieds-toi près du chemin,
Plonge ton front dans mon onde
Avant d’aller par le monde
Courir un autre destin.

Nous nous reverrons peut-être ;
Je saurai te reconnaître :
Tu portes, sur ton front pur,
La lumière dont se pare
Mon onde quand je m’égare
Sous un ciel d’or et d’azur ».

Ecrit à Marseille, le 30 mai 1947.


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PASSANT, ARRETE-TOI...

Passant, arrête-toi sur le bord du chemin,
Je ne te connais pas mais je te tends la main,
Je crois que, comme moi, tu n’as pas de courage.
Nous avons, à peu près, tous les deux le même âge.
Je ne sais pas ton nom, j’ignore ton pays,
Nous allons converser comme deux bons amis,
Et nous entretenir un peu de notre rêve
A l’heure où dans le ciel une étoile se lève.

Que fais-tu la si tard, à l’heure où tout s’endort ?
La campagne est déserte, on dirait que la mort
Souffle sur le chemin ou court dans la vallée,
Et parmi les vivants on la croirait mêlée.
Tu dois souffrir d’un mal dont j‘ai pleuré longtemps,
Ta paupière est livide et ton sein palpitant,
Ton front est alourdi du poids de ta pensée,
N’abrège pas ta vie à peine commencée.
Frère de la douleur, au sortir du berceau
Je fus chéri, choyé sur le sein de ma mère ;
Les chemins étaient grands, l’ombre du ciel légère,
Sous mes pas tout pliait, j’ignorais qu’un tombeau
Put un jour contenir l’âme qui nous est chère,
Nous ravir à jamais le jour qui nous est beau !
Mon père s’est éteint dans sa trentième année.
Regarde à l’horizon ce promontoire noir,
Entre deux bras de mer ou s’allonge le soir,
On dirait une tête encore couronnée
D’un diadème d’or qu’on imagine voir.
Vers ce calme géant qui protège et menace,
Dans son sein entr’ouvert la pitié le porta
Où la vague apaisée avait marqué sa place.
A force de combats, de prestige et d’audace,
Comme un de ses enfants le vieux mont l’accepta.

Et le matin l’on voit, sur le bord de la plage,
Une fée apporter de quelque fleur sauvage,
Un bouquet odorant dont s’emparent les flots ;
Mon père dans sa tombe, et le géant fidèle,
L’un par sa cendre froide et l’autre sa prunelle,
Bénissent cette main dans leurs muets sanglots.

Ecrit à Marseille, le 22 février 1947.


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À ...

Ne te rappelles-tu quand la valse amoureuse
Déroulait à mes yeux ses écheveaux impurs ?
L’homme, ce mécréant, de ta bouche trompeuse,
Aspirait chaque mot pour des baisers futurs.

Tu te penchais sur lui, ta main sur sa poitrine,
Comme pour écouter battre plus fort son cœur,
Et donner plus d’attrait à cette heure divine,
Imprimais sur ton front le sceau de la douleur.

J’étais jeune, dis-tu. Je voulais bien le croire :
La soif des passions nous étreint à vingt ans.
Ce moment ne pourra jamais, de ma mémoire,
S éteindre qu’avec moi dans la fleur du printemps.

Ah ! ce premier amour, innocent et fidèle,
Je l’avais fait sacré, je me serais battu,
Me serais fait tuer si l’on m’eût parlé d’elle
D’un ton désobligeant, concernant sa vertu.

Je comprends qu’un mortel ait la désespérance,
Après avoir été trahi dans ses amours,
Il rumine son mal, il l’étouffe en silence :
Pour n’y penser jamais, il y pense toujours.

Écrit à Marseille, le Le 24 août 1945.


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SOUVENIRS

Je t’ai connue, enfant, dans mon petit village,
Je ne savais ton nom, ton culte, ton pays ;
Nous nous vîmes, un soir, en longeant le rivage
De cette mer sauvage
Dont les flots, à nos pieds, déroulaient le tapis.

Pour la première fois, passant sous ton aisselle,
Sans ta permission, mon bras voluptueux
Dessina les contours de ta taille rebelle,
Et côte à côte tous les deux,
Mes regards dans les tiens, je vis dans ta prunelle
Briller notre bonheur, d’un jour mystérieux,
Qui n’avait, pour témoins, que la mer et les cieux.

Et sur un bac de bois, tout recouvert de mousse,
Ouvrage des amants qui venaient chaque soir
Elever un autel, face à la lune rousse,
A leur amour naissant, nous vînmes nous asseoir.

Pour la première fois, je sentis mon cœur battre ;
Nous avions, à peu près, le même âge tous deux ;
Tes yeux étaient d’azur et ta gorge d’albâtre ;
Ton souffle dégageait un air mystérieux ;
Ta lèvre était de miel, ta parole folâtre,
Quoique ton front parût par instant soucieux.

Cependant, je voulais savoir quelle tristesse
Ombrageait ce moment si beau, si solennel :
Tu n’avais pas encor le titre de maîtresse
Dont te dotait mon cœur devant ce simple autel.

Cet autel, tu le sais, sous un toit de verdure,
Je l’avais élevé pour t’y mener un jour
Et devant l’éternel, l’éternelle nature,
Consacrer à jamais l’acte de notre amour.

Il le fut ; tu rougis ; tes deux mains dans la mienne,
Je sentis le contact d’un anneau nuptial ;
Ma gorge se serra, je regardai la tienne
Palpiter comme un sein quand termine le bal,

Une larme naquit d’entre tes cils d’ébène,
Ruissela sur ta joue et tomba sur ma main ;
Tu voulus me conter ta faiblesse et ta peine,
Ton espoir, ton remords, tout ce que l’âme humaine
Peut dire devant Dieu qui nous absout demain.

Ecrit à Marseille, le 19 novembre 1945.

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QUAND JE PENSE

Le passé revient sans cesse
Sous notre œil émerveillé ;
Le bruit de quelque caresse,
Monte d’un arbre effeuillé.

On complote sur la terre,
On complote dans les airs ;
On fait suivre le mystère
Dans ces petits faits divers.

Il est dangereux de plaire
Parmi le monde où l’on vit,
Et le mieux est de se taire
Que d’écouter ce qu’on dit.

Portons notre âme discrète
Dans le vert rayonnement
Des bois dont on voit la tête
Noircir le bleu firmament.

Notre féconde paresse
A la perspicacité
D’un homme qui, dans l’ivresse,
Cherche sa lucidité.

Est un peu fou qui compose
Dans la prose ou dans les vers :
Le génie est une chose
Qu’on regarde de travers.

On naît, pour être poète,
La besace sur le dos ;
On vous prend pour la comète,
Et charge de tous les mots.

Si l’on a joli visage,
Une fillette, en marchant,
Se tourne à votre passage,
Vous dit « Oh ! qu’il est charmant ».

On a la crainte sauvage,
La pusillanimité
D’un oiseau, vivant en cage,
Qui cherche la liberté.

On accuse la planète
De tourner trop vite ou pas,
Alors que c’est notre tête,
Elle, qui marque le pas.

Voulez-vous que je vous dise
La complète vérité ?
On attelle la bêtise
Au char de l’hilarité.

Philosophe, songe et passe,
Les rêves sont nos amis,
Auxquels nous faisons la chasse,
Et capturons sans permis.

L’arbre est un songeur morose,
Droit devant l’éternité,
Un lutteur qui se repose
En toute sérénité.

Il abrita la tendresse
Des amants, venus le soir,
A l’heure où le soleil baisse
Son gigantesque miroir.

Il est l’âme du bocage,
De la forêt, la splendeur
Où l’oiseau prend son ramage,
Et le lis blanc sa candeur.

De l’amour il est l’emblème,
Le souvenir le plus cher
Quand on marque, dans sa chair,
Le nom de celle qu’on aime.

Le 10 septembre 1944.

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O CIEL !

Donne- moi le pouvoir de m’envoler comme elle,
Donne-moi le bonheur, que connaît l’hirondelle,
De changer de climat, et sous des ciels nouveaux,
Faire entendre mes chants au pays des prophètes,
Sur quelque minaret, à l’abri des tempêtes,
De construire mon nid entre deux soliveaux.

O pays du soleil ! Quels charmes tu recèles !
Tu dispenses dans l’air des milliers d’étincelles.
Tout respire le luxe et la fécondité :
Le pauvre se nourrit des bienfaits de la terre ;
L’arbre donne son fruit, et l’homme, sa prière,
Etant partout chez lui dans son immensité.

Ecrit le 13 juin 1946.Ecrit vers 1930.


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UN SOIR DE JUIN

C’ était un soir de juin, près des marches d’un temple,
Nous regardions grossir la lune dans les cieux,
La lune qui sourit, muette, et qui contemple
Des amants attardés les pas silencieux.

Que de baisers dans l’ombre et de cris sur la bouche !
De ces cris étouffés qu’intercepte la main,
De frissons qu’elle donne et prend quand on la touche,
Rendant pesant le pas et plus court le chemin.

Le socle d’une croix reçut mon front humide ;
La femme que j’aimais pleurait sur mes genoux,
Se demandant pourquoi le temps est si rapide,
Et de notre bonheur se montre si jaloux !

Je cueillis une fleur, qu’elle mit dans mon livre
Après l’avoir baisée une dernière fois,
Comme un grand souvenir duquel je dusse vivre
Faute de sa présence et de sa douce voix.

O ! pauvre fleur des champs, sur la page oubliée,
Te voilà desséchée après plus de vingt ans,
Après plus de vingt ans dans un livre, pliée,
Tu conserves encor ma vie et mon printemps.

Ecrit le 20 juin 1946.

© SDGL - Échos Poétiques 2005.


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Date de dernière mise à jour : 2012-06-25 17:18:35

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