Les sonnets du sonnet

LA FURIE FRANÇAISE
CHAUNES
Extrait de "Sonnets croisés" de Chaunes et de Syvoisal.

Le sonnet survivra au siècle de la prose,
Il se plaît dans un cadre et sur l'écran repose,
Il se met en abîme ou transgresse d'un bond
La règle qui dormait d'un sommeil moribond.

Il est le Chevalier puis il devient la Rose ;
Ordre et mélancolie, pinacle et puits sans fond ;
Il grimpe au ciel par un chemin qui se compose
D'enjambements subtils qui défient la raison.

Il est tout à la fois héroïque et coquin,
Sublime et vil, digne et frivole aimant la farce ;
Il sert la tourterelle aussi bien que la garce,

Son théâtre est la vie. Du manteau d'Arlequin
Surgissent des éclairs, des stars, des mannequins ;
Il rassemble en un point nos volontés éparses.
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LOUANGE AU SONNET
BOILEAU

On dit à ce propos, qu'un jour ce Dieu bizarre (1)
Voulant pousser à bout tous les Rimeurs François,
Inventa du Sonnet les rigoureuses loix ;
Voulut, qu'en deux Quatrains de mesure pareille,
La Rime avec deux sons frappast huit fois l'oreille,
Et qu'ensuite, six vers artistement rangez
Fussent en deux Tercets par le sens partagez.
Sur tout de ce Poëme il bannit la licence :
Lui mesme en mesure le nombre et la cadence :
Deffendit qu'un vers foible y pust jamais entrer,
Ni qu'un mot déjà mis osast s'y remontrer.
Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême.
Un sonnet sans dafauts vaut seul un long Poëme.
Mais envain mille Auteurs y pensent arriver,
Et cet heureux Phénix est encore à trouver.

(1) - Il s'agit d'Apollon "Dieu de la Poésie".
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SONNET
AVEC LA MANIÈRE DE S'EN SERVIR
Tristan CORBIÈRE

Vers filés à la main et d'un pied uniforme,
Emboîtant bien le pas, par quatre en peleton ;
Qu'en marquant la césure, un des quatre s'endorme...
Ça peut dormir debout comme soldats de plomb.

Sur le railway du Pinde est la ligne, la forme ;
Aux fils du télégraphe : - on en suit quatre, en long ;
À chaque pieu, la rime - exemple : chloroforme.
- Chaque vers est un fil, et la rime un jalon.

Télégramme sacré - 20 mots - Vite à mon aide...
(Sonnet - c'est un sonnet -) ô Muse d'Archimède !
- La preuve d'un sonnet est par l'addition :

Je pose 4 et 4 = 8 ! Alors je procède,
En posant 3 et 3 ! - Tenons Pégase raide :
"Ô lyre ! Ô délire ! Ô..." - Sonnet - Attention !
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LE SONNET
Théophile GAUTIER
à Claudius POPELIN

Les quatrains du Sonnet sont de bons chevaliers
Crêtés de lambrequins, plastronnés d'armoiries,
Marchant à pas égaux le long des galeries
Ou veillant, lance au poing, droits contre les pilliers.

Mais une dame attend au bas des escaliers ;
Sous son capuchon brun, comme dans les féeries,
On voit confusément luire les pierreries ;
Ils la vont recevoir, graves et réguliers.

Pages de satin blanc, à la housse bouffante,
Les tercets, plus légers, la prennent à leur tour
Et jusqu'aux pieds du Roi conduisent cette infante.

Là, relevant son voile, apparaît triomphante
La Belle, la Diva, digne qu'avec amour
Claudius, sur l'émail, en trace le contour.
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Claudius POPELIN
à Théophile GAUTIER
LE SONNET DU MAÎTRE

Ton sonnet, Théophile, au radieux essor,
Triomphant et paré comme un beau prince antique,
Sur un trône d'ivoire, au-dessous d'un portique,
Couvre de son manteau quatorze marches d'or.

Sa voix fait retentir le joyeux quintuor
Des rimes, doux échos du verbe poétique ;
Et, pareil au rajah d'une Inde fantastique,
À chaque mouvement il sème un Koh-i-nor.

Mais voilà qu'arrachant les palmes immortelles
Qui croissent en tous lieux où tu portes tes pas,
Il me les jette, à moi que l'on ne connaît pas !

Si bien que, quand la gloire, en déployant ses ailes,
Conviera ses élus à s'y mettre à couvert,
Elle m'accueillera muni du laurier vert.
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LE SONNET
Claudius POPELIN

Quand l'oxyde aura mis sur les plombs du vantail
Sa morsure affamée, et quand le froid des givres,
Sous sa flore enroulée aux méandres de guivres,
Aura fait éclater les feuilles du vitrail.

Quand les blés jauniront les îles de corail,
Quand les émaux figés sur le galbe des cuivres
Auront été brisés par des lansquenets ivres,
Quand la lime des temps finira son travail,

Les beaux sonnets inscrits sur la stèle d'ivoire
De l'oeuvre évanouie conserveront la gloire
Afin de la narrer aux hommes qui vivront ;

Et le bon ouvrier, sous le marbre des tombes,
Gardera verdoyants, au fond des catacombes,
Les lauriers que l'outil sécherait sur son front.
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À MARIE NODIER
Alfred de MUSSET

Vous les regrettiez presque en me les envoyant,
Ces vers beaux comme un rêve et purs comme l'aurore.
Ce malheureux garçon, disiez-vous en riant,
Va se croire obligé de me répondre encore.

Bonjour, ami sonnet, si doux, si bienveillant,
Poésie, amitié que le vulgaire ignore,
Gentil bouquet de fleurs, de larmes tout brillant,
Que dans un noble coeur un soupir fait éclore.

Oui, nous avons ensemble, à peu près, commencé
À songer ce grand songe où le monde est bercé.
J'ai perdu des procès très chers, et j'en appelle.

Mais en vous écoutant tout regret a cessé.
Meure mon triste coeur, quand ma pauvre cervelle
Ne saura plus sentir le charme passé.
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ANONYME DU XVIIIème SIÈCLE

Veux-tu savoir les lois du sonnet ? Les voilà :
Il célèbre un héros ou bien une Isabelle.
Deux quatrains, deux tercets ; qu'on se repose là ;
Que le sujet soit un, que la rime soit belle.

Il faut dès le début qu'il attache déjà
Et que jusqu'à la fin le génie étincelle ;
Que tout y soit raison; jadis on s'en passa ;
Mais Phébus le chérit, ainsi que sa prunelle.

Partout dans un beau choix que la nature s'offre ;
Que jamais un mot bas, tel que cuisine ou coffre,
N'avilisse le vers majestueux et plein.

Le lecteur chaste y veut une muse pucelle,
Afin qu'aux derniers vers brille un éclat soudain,
Sans ce vain jeu de mots où le bons sens chancelle.
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À ÉVERISTE BOULAY-PATY
Alfred de VIGNY

Il est une contrée où la France est bacchante,
Où la liqueur de feu mûrit au grand soleil,
Où des volcans éteints frémit la cendre ardente,
Où l'esprit des vins purs aux laves est pareil.

Là près d'un chêne, assis sous la vigne pendante,
Des livres préférés j'assemble le conseil ;
Là, l'octave du Tasse et le tercet de Dante
Me chantent l'Angélus à l'heure du réveil.

De ces deux chants naquit le sonnet séculaire.
J'y pensais, comparant nos Français au Toscan.
Vos sonnets sont venus parler au solitaire.

Je les aime et les roule, ainsi qu'un talisman
Qu'on tourne dans ses doigts, comme le doux rosaire,
Le chapelet sans fin du santon musulman.
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LE SONNET
Félix-Gabriel MARCHAND (Poète Québécois)

Non, jamais je n'ai pu fabriquer un sonnet
Sans mettre en désaccord le bon sens et la rime ;
Un son qui, dans huit vers, quatre voix résonnait,
En passant sur ma lyre avait un bruit de lime.

J'errais, sans rien trouver, du badin au sublime
Et très nerveux souvent, lorsque minuit sonnait,
Comme un pauvre forçat qui regrette son crime,
Je rougissais des vers que ma main façonnait.

Puis, le coeur pénétré de honte et de colère,
Je déplorais tout bas mon peu de savoir-faire,
En maudissant ma muse et Pégase au surplus !

Mais, grand Dieu, voilà bien que sur lui je remonte
Et qu'insensiblement sous ma main il se dompte !...
Bravo !... j'ai mon sonnet !... on ne m'y prendra plus.
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PETITE SOMME SONNANTE (1998)
Jacques DARRAS (né en 1939)

Le sonnet, me dis-tu, je mangeais un merlan
Que le menu m'avait décrit comme "en colère"
Mais dont l'ire apparente par frayeur s'était tue
Devant les saillies marines de la cuisinière -

Le sonnet, repris-tu - tandis que ton regard
Plongeait par la vitre d'aquarium nous séparant
De la rue, du parapet du pont sous lequel
Coule la Seine au pied de l'aile du Louvre d'un plastique

Habillée (l'architecture est de la cuisine
Appliquée aux belles pierres) -, le sonnet - tu te tus
Presque alors cependant qu'une arête luttait,

La seule, la dernière contre ma glotte courroucée,
Rebelle entrée en rébellion par manque d'audace
De Poisson Père - doit être d'un bloc pour être cru.
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RAILLERIE À PART (1619)
Marc-Antoine GIRARD,
SIEUR DE SAINT-AMANT.

Fagoté plaisamment comme un vrai Simonnet,*
Pied chaussé, l'autre nu, main au nez, l'autre en poche,
j'arpente un vieux grenier, portant sur ma caboche
Un coffin** de Hollande en guise de bonnet.

Là, faisant quelquefois le saut du sansonnet,
Et dandinant du cul comme un sonneur de cloche,
Je m'égueule de rire, écrivant d'une broche,
En mots de patelin,*** ce grotesque sonnet.

Mes esprits à cheval sur des coquecigrues,
Ainsi que papillons s'envolent dans les nues,
Y cherchant queque fin qu'on ne puisse trouver.

Nargue : c'est trop rêver, c'est trop ronger ses ongles ;
Si quelqu'un sait la rime, il peut bien l'achever.
............................................................................

*Nom de singe.
** Corbeille.
***Référence au Pathelin de la farce.

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À UNE PETITE CHATTE QUI ME REGARDAIT
AVEC DE GRANDS YEUX BLEUS
Gérard de NERVAL

Je voudrais te faire un sonnet,
Petite chatte, et te surprendre ;
Mais si je sais comment m'y prendre,
Que je sois perdu, s'il vous plaît !

Bah ! Le premier quatrain est fait,
Le second est facile à faire :
Je t'aime ! Hé ! las ! Quel air sévère !
Rentrez vos griffes, s'il vous plaît ?

Ai-je rien dit qui vous déplaise ?
Vos grands yeux bleus me font mal aise,
Vite, fermez-les, s'il vous plaît ?

Mais si mon vers ne vous offense,
Accordez-moi, pour récompense,
Un baiser, - veux-tu, s'il vous plaît ?
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À LA LOUANGE DE LAURE ET DE PÉTRARQUE
Paul VERLAINE

Chose italienne où Shakespeare a passé
Mais que Ronsard fit superbement française,
Fine basilique au large diocèse,
Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé,

Elle, ta marraine, et Lui qui t'a pensé,
Dogme entier toujours debout sous l'exégèse
Même edmonschéresque ou francisquesarceyse,*
Sonnet, force acquise et trésor amassé,

Ceux-là sont très bons et toujours vénérables,
Ayant procuré leur luxe aux misérables
Et l'or fou qui sied aux pauvres glorieux,

Aux poètes fiers comme les gueux d'Espagne,
Aux vierges qu'exalte un rythme exact, aux yeux
Épris d'ordre, aux coeurs qu'un voeu chaste accompagne.

*Mots comiquement forgés d'après les noms de deux célèbres critiques du temps : Edmont Scherer et Francisque Sarcey.
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IMITÉ DE WORDSWORTH
Charles Augustin de SAINTE-BEUVE

Ne ris point du sonnet, ô critique moqueur.
Par amour autrefois en fit le grand Shakespeare ;
C'est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire,
Et que Le Tasse aux fers soulage un peu son coeur.

Camoëns de son exil abrège la longueur ;
Car il chante en sonnets l'amour et son empire
Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,
Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur.

Spencer, s'en revenant de l'île des Féeries,
Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries ;
Milton, chantant les siens, ranimait son regard.

Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France.
Du Bellay, le premier, l'apporta de Florence,
Et l'on en sait plus d'un de notre vieux Ronsard.
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LES SONNETS
Claudius POPELIN
à J.M HEREDIA

Quand l'oxyde aura mis sur les plombs du vitrail
Sa morsure profonde, et quand le froid des givres,
Sous la flore enroulée aux méandres des guivres
Aura fait éclater les feuilles du vantail,

Quand les blés jauniront les îles de corail,
Quand les émaux figés sur le galbe des cuivres
Auront été rompus par des lansquenets ivres,
Quand la lime des temps finira son travail,

Les beaux sonnets inscrits sur la stèle d'ivoire
De l'oeuvre évanoui conserveront la gloire
Afin de la narrer aux hommes qui vivront ;

Et le bon ouvrier, sous le marbre des tombes,
Gardera verdoyants, au fond des catacombes,
Les lauriers que le temps eût séchés sur son front.

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.Alex PIRON

Doris, qui sait qu'aux vers quelquefois je me plais,
Me demande un sonnet, et je m'en désespère;
Quatorze vers, grand Dieu! le moyen de les faire?
En voilà cependant déjà quatre de faits. A

Je ne pouvais d'abord trouver de rimes, mais
En faisant, on apprend à se tirer d'affaire.
Poursuivons, les quatrains ne m'étonneront guère,
Si du premier tercet je puis faire les frais.

Je commence au hasard, et si je ne m'abuse,

Je n'ai pas commencé sans l'aveu de la Muse,
Puisqu'en si peu de temps, je m'en tire si net.

J'entame le second et ma joie est extrême;
Car des vers commandés, j'achève le treizième.
Comptez s'ils sont quatorze, et voilà le sonnet.

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UNE GÊNE EXQUISE*
André LAUGIER


Sonnet tu m’as élu au balcon des poètes,
M’accordant, bienveillant, les clefs de ton esprit ;
Me révélant ton souffle au sentiment compris
D’avoir franchi le seuil d’exigeantes conquêtes.

Au corset bien étroit de tes rimes coquettes,
L’écho parle à l’écho, et le mètre s’inscrit,
Deux fois se réfléchit au mouvement construit,
Pour former cet écrin aux syllabes parfaites.

De là tient ton génie : toute ta fonction.
Telle une architecture où l’implication
Doit griffer, cohérente, en fond et puis en style.

Si l’on souffre, parfois, de ton côté formel,
Cette gêne permet un envoi solennel
Pour conclure, brillant, au concetto fertile.

 

* Intitulé emprunté à Paul Valéry parlant de la fonction poétique.

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Date de dernière mise à jour : 2017-09-21 10:03:46

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