Langage poétique et langage instrumentalisé

 

 

Poesie de tous les cultes

 

 LANGAGE POÉTIQUE ET LANGAGE UTILITAIRE


ÉTUDE

Je dis souvent : la poésie se nourrit aux sources de la prose et s’embellit au concerto des mots. Elle est image pour l’imagination et musique pour l’oreille. Pour résumer, on pourrait dire qu’elle n’est autre chose que l’intensité et la santé du discours. Si, dans le langage courant, celui-ci reste conforme à la nature des objets, le poète, lui, le module à la nature de ses caractères. Elle est création par la métaphore et par le rêve. Elle est émotion et désir d’éternité.

Le langage utilitaire, par extension le langage instrumentalisé, se réfère à un état de connaissance puisque l’information est donnée. La poésie, elle, produit un état de joie qui bouleverse les pensées toutes faites et qui éclaire tel ou tel objet d’une nouvelle lumière. Cela, tout simplement, parce qu’elle en parle autrement et qu’elle nous fait découvrir brutalement les choses que nous ne voyions plus à force de trop les voir. Le poète n’a pas découvert un nouveau langage si ce n’est qu’il y associe la peinture des mots dans une pensée ornée de rythme, d’harmonie et d’images.

La poésie est la magie des mots, la prosodie est l’alchimie du Verbe. Si, dans le langage courant, c’est la prose qui donne l’empire à cette langue parce qu’elle est tout usuelle, on peut considérer raisonnablement que la poésie y fait office d’objet de luxe.

« La parole du poète, à l’instar de celle du mystique, est une parole dont l’obscurité s’illumine dans un mouvement vers l’intériorité de l’expérience », écrivait  José Angel Valente, dans une Préface consacrée aux poèmes de Jean de la Croix. Je pense qu’il voulait signifier que l’écriture poétique devient cette clef privilégiée par laquelle on peut « ouvrir le silence », et le silence à la révélation. La poésie est faite pour célébrer les mots. Ces mots devenant alors un chant, un hymne à la beauté intrinsèque des choses.

La différence entre le langage instrumentalisé, le langage courant, est qu’on ne peut pas intellectualiser l’émotion qui reste une fonction expressive chez le poète pour lequel le poids des mots (du message), renvoie simplement à la beauté harmonieuse des mots, et dont la force suggestive des vers apporte cette particularité de densité d’expression qu’on ne retrouve nulle par ailleurs. La caractéristique et la fonction du langage poétique se définissent par le soin tout particulier apporté au « signifiant » pour qu’il démultiplie le « signifié ».

L’idéation, la noèse, autrement dit l’acte par lequel la pensée vise un objet aux données immédiates de la conscience, nous permettent, à nous poètes, de mieux comprendre comment nous étudier, nous concentrer, réfléchir et spéculer sur les images, la vie, le vécu. Cela, bien souvent dans la résurgence de souvenirs que notre mémoire eidétique ravive aux données enfouies dans notre conscience, dans ses structures transcendantes, tout en nous permettant, dans cet approfondissement phénoménologique, une réflexion d’une acuité plus large et plus prospective sur l’essence de l’Être, mais surtout sur nous même.

Contrairement au langage instrumentalisé où souvent le sens des mots se perd et se confond face aux évènements, le poète se crée la circonstance à la faveur du moment et de l’occasion. Son espace imaginatif est à la mesure de l’étendue de son champ de vision grâce à ses facultés intuitives puisqu’il est le témoin arbitraire d’un état dans lequel il peut se permettre d’attendre, de décaler, de reculer ou de prolonger son « intimité » avant d’étaler une perception des choses, sans chercher à défendre ses positions, qu’elles soient de nature sociale ou philosophiques.

La légitimité des mots est inaliénable à la pensée ordonnée qui est la fonction même de nos desseins et de nos intentions. Cette comparaison n’élimine pas, dans l’absolu, ni l’erreur ni l’écart, tout en s’apparentant à ce qu’on a l’habitude  d’appeler en rhétorique l’identification des unités, et qui nous oblige d’ordonner la réalité  qui serait imprécise ou limitative si elle était transcrite telle que dans nos œuvres poétiques. Laissons donc nos élans à notre propre sensibilité, et elle se libèrera d’elle-même des sacro-saints principes qui font obstacle à l’intellect.

En poésie, l’observation, le vécu, nos convictions, nos différences, notre foi, sont la plus belle révélation à nos attentes, à nos idées, et à nos doutes, également. L’art est toujours l’imitation de la vie réelle puisque le style exprime des choses que la pensée et l’expression ordonnée de celle-ci n’est pas capable d’exprimer. Les émotions manifestées, extériorisées, en poétique, ne doivent pas être rigides afin de ne perdre de leur liberté. C’est en cela que notre langue, si riche et mélodieuse, par les mots, les images et les sons constitue une gamme merveilleuse modulable à l’infini. Elle se distingue du langage instrumentalisé ou utilitaire car elle exprime plus d’idées profondes dans l’imagination, l’enthousiasme et l’inspiration.

Autrement dit, pour concevoir la vraie grandeur des choses, le poète erre souvent dans sa rêverie, oubliant parfois le bruit de la terre pour écouter l’harmonie céleste. Les mots y trouvent toute leur autonomie.

Tout poète est un individu méditatif, autodidacte dans sa démarche, et non théoricien. Il doit être plus soucieux de servir la dialectique dans la logique esthétique afin d’atteindre la poésie des mots. Et cela, de préférence, sans s’asservir à une doctrine, à une école, à des idées ou à des théories académiques. Paul CLAUDEL, dans son ouvrage « Positions et propositions sur le vers français », faisait référence à ce que les grands écrivains, les poètes, ont toujours été au-dessus des lois des grammairiens. Ils font avec la langue dont ils usent tout ce qu’ils veulent. C’est en cela que la poésie, en priorité, se distingue du langage courant et instrumentalisé de tous les jours.

Langage instrumentalisé et langage poétique s’opposent. Le premier sert dans les conversations usuelles (conventionnelles) ; la poésie, au contraire, fait naître les choses qu’elle évoque car elle sait retrouver le pouvoir magique des mots. Et on sait que le mot est incantatoire. On pourrait presque le chanter pour faire apparaître l’objet qu’il met en lumière.

Tout poète doit être capable d’atteindre ces valeurs, ou les inventer. C’est la quête par le poids des mots, des métaphores, d’une expressivité qui permet l’utilisation des figures de style, et, au premier chef, des images et des comparaisons. Elles s’exposent par leur force suggestive, puisque la poésie est faite pour laisser une place grandissante à l’expression des sentiments.

Le langage poétique est donc un langage émotif, évocatif et expressif. Nos émotions nous parviennent en désordre : nous pouvons, en effet, dans la vie, passer d’une grande joie à une subite tristesse, nous pouvons pleurer, aimer ou haïr. Le rôle du poète est de transcrire ces états d’âmes en les arrangeant entre eux, de telle sorte que leur désordre soit beau et significatif. C’est parce qu’il a quelque chose à chercher, à trouver, que l’homme crée ; c’est parce qu’il a l’illusion qu’il pourra découvrir le bonheur et la perfection perdus qu’il fait de grandes choses.

Pour comprendre le langage poétique, il faut avoir, je pense, une idée du ciel, de l’éternité, de Dieu. Il faut être capable de rêver, d’imaginer, de se projeter et de s’abstraire du monde dans lequel on vit. Le poète qui imite la réalité reproduit exactement ce qui existe. Celui qui exprime la réalité, la traduit, la représente telle qu’elle est pour lui. Voir, sentir, exprimer : tout est là ! Emouvoir, interpeller, séduire, faire partager, convaincre, est la force du langage poétique. C’est par son style que le poète imprime la marque personnelle à la pensée. La forme suffit à l’exprimer.

A des niveaux d’idées peut-être différents, les concepts et la poésie rapprochent car il n’y a pas de poésie si lointaine qu’on prétende des circonstances, qui ne tienne des circonstances se force, sa capacité, sa naissance, son prolongement. L’expression poétique s’est constamment renouvelée au cours des siècles avec des orientations différentes selon les époques et les individus.

On peut distinguer, par exemple, le poète-artiste, soucieux d’abord de la beauté formelle ; le poète lyrique, qui cultive, en quelque sorte, le « chant de l’âme » ; le poète-prophète, découvreur du monde et « voyant » ; ou encore le poète engagé, sans, cependant, réduire un créateur à une étiquette simplificatrice. Dans tous les cas de figure, la poésie, depuis ses origines, a été marquée par l’oralité et la musicalité, puisque la recherche des rythmes dans l’utilisation des vers, tout comme les effets sonores de la rime ou les pauses constituant la césure à l’hémistiche, ont une fonction mnémotechnique pour la transmission orale primitive.

Un poète doit être capable d’exploiter toutes les ressources de la langue en valorisant les mots autant par leur rareté, leur force, que par leur nombre limité. On parle, parfois, de « poésie-télégramme », où chaque mot « coûte », comme dans le sonnet. L’enrichissement passe aussi par la recherche de sens rares et de néologismes, par les connotations comme l’inspiration, ou encore par des réseaux lexicaux tissés dans le poème, tel que la religiosité qui célèbrent les réalités de notre foi.

Notre langue est riche et mélodieuse. Elle possède par les mots, les images et les sons, une gamme merveilleuse modulable à l’infini. Apprenons à la connaître, sans nous laisser ensorceler par la trompeuse attirance d’une recherche linguistique froide, sinon glacée et figée dans l’incompréhensible… Nous autres poètes, avec nos mots, nos simples mots, « laissons cela aux intellectuels d’avant-garde qui se torturent et se minent l’esprit tout en se croyant l’élite d’aujourd’hui, alors que demain, sans remords, les oubliera », comme l’écrivait Gilles Sorgel dans son « Traité de prosodie classique ».

Pour Michael Riffaterre, le poème ne signifie pas de la même manière que la prose. « Tandis qu’on analyse un poème, on juge souvent des mots en fonction des choses, du texte par comparaison à la réalité ». Le poème, loin du langage utilitaire (ou instrumentalisé), engendre tout un système de signifiance qui repose sur des procédés tels que l’accumulation ou l’utilisation de systèmes descriptifs. Un poème ne cherche pas à se référer du réel, mais à instaurer un système cohérent de signifiance. Autrement dit, le texte poétique doit être analysé en tenant compte du rapport qu’entretiennent les mots entre eux, ce que l’on appelle, en poétique, l’axe syntagmatique ou axe de la combinaison. Les mots sont la virtuosité du poète : continuation de la matière entre le visible et l’invisible, l’audible et l’indicible. Le poète nous présente le monde tel qu’il le rêve. C’est aussi, sans doute pour cette raison, que la poésie a toujours exposé plus d’idées profondes que la philosophie lorsque celle-ci s’épuise et échoue à proposer des réponses. La philosophie se sert de la raison, froide et sévère : la poésie se sert de l’imagination et de l’enthousiasme.

En conséquence, écrire des vers est basé sur l’essence du langage poétique, lui-même appuyé sur le rapport des mots et des choses. La poésie devant retranscrire de façon transparente cette vision plus proche sans doute d’un autre monde que celui que nous connaissons, puisqu’il bannit le langage quotidien.

L’inspiration du poète est par conséquent soumise à des règles strictes  définies à l’âge classique, participant à la noblesse du genre et au mérite de son artisan. Loin de voir dans l’obéissance aux codifications de l’art poétique une entrave à la liberté du poète, puisque ceux-ci se sont toujours éloignés des lois des grammairiens en faisant de la langue dont ils usent tout ce qu’ils veulent, les poètes, sous couvert d’être libérée des contraintes rhétoriques, n’en sont pas moins esclaves de leur propre inconscient étant donné que la liberté du créateur en sublime son art.

Beaucoup de gens pensent que la poésie appartient à un langage particulier, indéchiffrable, si on ne possède pas la clé cachée pour la comprendre. Personnelle ou collective, sacrée ou profane, pure et impure, populaire et élitique, elle peut prendre tous les visages possibles et contradictions. Comme aucune définition ne semble pouvoir renfermer cette diversité, on se réfugie souvent dans le bavardage pour tenter de l’expliciter, ce que Paul Valéry a ironisé sur « ceux qui se font de la poésie une idée si vague, qu’ils prennent ce vague pour l’idée même de la poésie. »

La bonne façon de la comprendre est de la considérer comme « un grand rêve du réel ». En effet, le poète n’est-il pas un rêveur éveillé qui parvient à nous donner une vision exacte du monde et des images qui s’y trouvent. Mais il peut également peindre des situations et des personnages fictifs qui, pourtant, pourraient exister, et qui élargissent l’existence. Un poète doit d’autant plus faire chanter les choses que tout va plus mal autour de lui, que la situation politique, sociale, économique est plus catastrophique. Car le poète nous rend notre regard d’enfant, tout comme le magicien nous fait croire que l’illusion est plus réelle que le réel qui n’est qu’un rêve.

L’homme a inventé le langage courant, le langage utilitaire pour décrire avec les mots, les images de ce qu’il voit ; le poète, lui, fait l’opération inverse : il utilise les mots pour « repeindre » les images exactes. Comme l’a dit Octavio Paz, ce sont « les paroles éparses du réel », puisque la poésie constitue seule ce chemin symbolique qui mène au cœur pour y empêcher nos émotions de se dessécher, tout en ravivant en nous les images de la beauté du monde, tel qu’il devrait être pour tous.

Par conséquent, le langage poétique est un échange subtil à un niveau de conscience où les phrases deviennent porteuses d’une signification, à la fois plus lourde et plus légère que les mots, et que l’esprit saisit d’emblée, sans traduire. On peut affirmer que la seule clé qui existe pour comprendre et aimer la poésie, c’est : la poésie elle-même. Comme l’a dit Gaston Bachelard : « le poète est celui qui a le pouvoir de déclencher le réveil de l’émotion poétique dans l’âme de ses lecteurs ». La vraie poésie s’adresse directement, sans passer par l’intellect, au poète qui réside en chacun de nous. Nous sommes certainement tous capables de nous émerveiller devant la beauté d’un paysage, mais comme les images assez fortes pour réveiller notre instinct poétique ne se présentent pas constamment devant nous, le poète s’en charge.

Quels sont les avantages du langage poétique par rapport au langage instrumentalisé ?
Ils sont multiples, puisque la poésie est un ensemble  de jeux du langage : langage du corps, d’abord, étant donné que le poète joue avec les sons et par là, inconsciemment, reproduit un plaisir oublié de son corps : celui des sonorités. Ce plaisir des rythmes où, dès notre enfance, jouant avec les mots, fabricant des comptines, nous nous amusons déjà à les déplacer comme des jouets pour construire des phrases qui nous font rire en nous procurant nos premières émotions de bruits.

Comme l’enfant, le poète s’enivre lui aussi des sonorités des phrases, et revit, inconsciemment, ce très ancien plaisir du corps et des jeux. La poésie est donc sensuelle. Loin d’habiter les nuages, comme certains voudraient le faire croire, le poète est un être qui vit le plus près de son corps, le plus près de ses sens.

Comme la peinture, et les autres arts, la poésie est à la fois outil et mémoire du langage. Il est plus facile de retenir un texte poétique qu’un texte en prose. Cela explique pourquoi tous les textes sacrés de toutes les religions du monde ont un langage poétique. La poésie à douze siècles d’histoire et sans doute davantage. Avant l’invention de l’écriture la poésie était le seul véhicule pour aider la mémoire des hommes à transmettre les connaissances essentielles d’une génération à l’autres. Et parce que ces textes précieux ont été transmis oralement, ils ne se sont pas « momifiés » dans le langage archaïque. Contrairement au langage écrit, le langage oral conserve la parole vivante.

C’est sans doute pourquoi la poésie est souvent symbolisée par l’oiseau Phénix qui renaît constamment de ses cendres. Elle vit dans l’illumination d’une présence, toujours recommencée, procédant de sa propre mise à mort ; mais cette mise à mort est un perpétuel renouvellement.

La poésie, à l’opposé du langage instrumentalisé, est faites pour exprimer le charme et la séduction, symbolisés par l’un des plus célèbres personnages dont elle nous a transmis l’histoire : Orphée. Orphée est considéré comme le premier poète au monde : poète à la cithare qui charmait par ses paroles les hommes, les animaux, les plantes, et même les pierres. Il charmait aussi, bien sûr, les Dieux.

Orphée revit certainement dans chaque poète émérite, et son histoire symbolise toute la poésie. Comme Orphée, le poète transgresse les interdits. Il descend au fond du langage, au fond de lui-même ; ose regarder dans l’abîme de son être, ou même, parfois, scruter l’invisible. Mais le poète ne vit pas dans l’illusion de ses rêves, déconnecté de la réalité des choses. Il va plus loin : il est « voyant ». Baudelaire, Victor Hugo, Mallarmé, ont exprimé une idée similaire, jusqu’à ce que Rimbaud affirme, lui, clairement : « Je dis que pour être poète il faut être voyant, se faire voyant ». Il me semble qu’il rejoint, en ce jugement Jean Cocteau qui a écrit : « le poète se souvient de l’avenir ». Cette formule  paradoxale « se souvenir » s’utilise normalement pour le passé ; elle sous-entend que le poète sait tout des destinées humaines. Il connaît même le futur, il est un voyant car tout se passe comme s’il avait déjà vécu une vie humaine : l’avenir des hommes étant un passé pour lui.

La langue poétique peut ainsi apparaître inhabituelle, étrange, mais cette étrangeté-là n’est ni facilité, ni coquetterie, ni hermétisme pour les initiés. Elle parle pour tout le monde car elle reflète la société. Comme chaque poète voit et connaît une société différente, il crée une poésie multiple et diversifiée.

Les langues naturelles sont imparfaites, elles sont notamment polysémiques, autrement dit, on retrouve une même occurrence pouvant être lue de plusieurs manières. Mais il s’agit là d’une ambiguïté essentielle et non accidentelle ou réductible. La polysémie est le signe d’une propriété du langage qui est d’être créatrice. Si les défauts de la langue sont des maux inévitables, son usage est inhérent à la poésie elle-même, où les mots, comme les images, « ne cèdent pas leur mystère dans un sens unique ».

Ces différents sens, conjointement possibles, peuvent être le propre et le figuré. C’est en créant de nouvelles associations que l’on peut faire suggérer aux mots plus ce qu’ils disent d’habitude, et ainsi faire partager le plus personnel, le plus intime. La poésie y joue un grand rôle. Seul, le poète artiste peut parvenir à exprimer ce qu’il ressent, c’est-à-dire de percevoir la réalité au-delà des voiles utilitaires.

Le langage utilitaire (ou instrumentalisé), n’est souvent qu’un outil qui ne peut répondre à nos besoins. De plus, il est possible de parler pour ne rien dire. Il y a donc un langage ordinaire, utiles certes, mais aussi le langage riche où sans doute les ressources affectives permettent de tout exprimer grâce à la poésie du verbe. L’usage instrumental du langage peut être assimilé à une forme de violence. Mais l’instrumentalisation du langage n’est pas un processus simple. Il existe, en fait, une double instrumentalisation :

- celle du langage qui devient moyen d’agir sur l’autre ;
- celle de l’autre, réduit à être un moyen pour sa propre fin.

Le langage est donc aussi manipulateur. Il peut sauver ou perdre ; être capable des plus beaux rassemblements, ou, perfide, conduire aux mensonges les plus dangereux. Les politiciens, les décideurs, les philosophes, mais aussi tous ceux  qui manifestent des idées de grandeur, un prosélytisme ou un orgueil excessif se servent du  langage pour faire adhérer à leur cause les desseins qu’ils défendent.
Ils le font, bien souvent, avec l’aide de spécialistes du langage et de la linguistique, experts en communication, et chargés d’utiliser tous les stimuli psychologiques pour rendre convaincants, et sans appel, les concepts qui y sont formulés. Certains y sont source de consécration au bien commun, au service d’une grande cause, d’autres sont plus démagogiques, plus sournois, mais tout autant révélateurs de ce langage utilitaire destiné à aliéner, sinon a éviter le raisonnement individuel.

Souvenons-nous des doctrines dominatrices d’Hitler, durant la seconde guerre mondiale, où le charisme verbal a su « instrumentaliser » une nation entière comme outil persuasif destiné à « conditionner » les esprits pour mieux les manipuler à la base à une cause répréhensible.

Ah ! si un jour les poètes pouvaient présider aux destinées de l’humanité, sans doute la parole deviendrait-elle une force de foi, de douceur et de bien-être pour tous les peuples. Ne rêvons pas ! les poètes n’imposent leur ordre qu’à la nature seulement. Et c’est certainement mieux ainsi, car ils conservent leur liberté.

Néanmoins, le langage, en tant qu’instrument des passions, est encore un instrument naturel, en ceci qu’il trouve dans l’ancrage corporel, la possibilité de son existence.

Et c’est cet ancrage corporel qui rend possible une compréhension universelle de la signification du signe. Nous arrivons à une conclusion assez sombre si nous considérons que le langage, qui nous donne accès à la maîtrise de nos pensées, loin d’être l’instrument docile et idéal d’une communication immédiate, se donnerait plutôt comme instrument de notre soumission : soumission à l’ordre de la règle énonciatrice, soumission à l’aliénation inconsciente de notre moi au jeu de l’inconscient, soumission à un discours anonyme qui nous parle et que nous ne pouvons revendiquer qu’en nous en faisant la marionnette.

Seul sursaut de liberté dans ce constat assez navrant, la poésie qui nous apparaît comme le triomphe du langage en le conduisant jusqu’aux limites de son pouvoir. Mais elle aussi achoppe à la possibilité d’une communication advenue entre sujets libres, sitôt qu’elle reprend le chemin de la quotidienneté. Voilà qui devrait nous faire douter de la transparence du langage. Voilà qui devrait nous laisser songeur sur l’instrumentalisation du langage et du pouvoir qu’il peut communiquer sans le dire.

À partir de ce constat, on peut facilement en déduire que la poésie magnifie la vie, qu’elle élève le langage, suscite une compréhension du monde au-delà du quotidien, raffine l’écriture. Elle permet de capturer l’instant réel et de poser un regard certainement plus lucide et chaleureux sur les choses de la vie. Elle est le langage universel, à l’instar de la musique et de la peinture. Mais elle a, surtout, une fonction émotive ou expressive, libérée des contraintes du discours pratique. « De la musique avant toute chose » disait Verlaine. Le son y est par conséquent aussi important que le sens du poème. Elle n’a pas de soumission à une visée à proprement parler utilitaire. Elle s’affiche comme une structure autonome, obéissant à ses propres lois et se renvoyant essentiellement à elle-même. Elle est « un chant intérieur », comme l’écrivait Lamartine, refuge de la sensibilité exacerbée du poète, galvanisant toute incitation perçue.

« …Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant », affirmait de son côté Victor Hugo. En effet, le mot est incantatoire, total, magique. Et les mots correspondent à la visée du message proposé par le poète, en tant que tels. Ils obéissent moins à la nécessité de désigner les réalités extérieures qu’au plaisir de jouer entre eux. Ils deviennent la fonction poétique et ludique du langage. Si l’argumentation dans le domaine du langage utilitaire demeure une affaire de langue s’ajoutant aux concepts, la richesse poétique joue sur les facteurs de la pluralité de sens de certains mots, ce que l’on désigne par « polysémie ». Le poète y trouve une force argumentaire pertinente, et par là même, un instrument de rhétorique complice de la communication. Les jeux de mots, les sophismes, la métaphore, les termes holorimes en sont d’excellents composants.

La figure de rhétorique est souvent perçue comme figure de style se rapprochant des notions de l’art poétique. Dans l’esprit classique, on a tendance à considérer la « figure » comme un des éléments de l’ornement du langage. Cet ornement devenant dans l’écriture en vers une expression musicale accentuée par le rythme, les allitérations, les mesures du mètre. Ceci montre à quel point des figures telles que les métaphores, sèmes communs aux deux pôles de l’image, ou encore les néologismes pouvant jaillir spontanément de l’inconscient du poète, font la distinction entre le langage utilitaire improvisé et le langage poétique. L’un demeure en grande partie subjectif, l’expressivité et l’originalité venant combler ce qui peut manquer au message fondamental, tandis que l’autre fait fi des procédés essentiels de l’argumentation considérés comme une « théorie » des valeurs, pour ne garder que l’expérience d’une pulsation verbale et sensible. C’est un peu comme l’écart entre l’accessoire et l’essentiel, la métaphore et le côté purement structuraliste du langage instrumentalisé.

Le langage utilitaire est supposé non figural, tandis que le langage poétique apparaît comme seul habilité à s’écarter des normes de la transparence. On est tenté de penser à un compromis qui tendrait à considérer que le langage poétique à un compromis qui tendrait à considérer que langage poétique et langage utilitaire obéissent, chacun, tantôt à des normes communes, tantôt à des normes propres.

Ecrire en poésie c’est écrire dans un monde revêtu d’une parure qui rend sensible à des correspondances de densité. Voilà certainement pourquoi la poésie est autotélique, son activité n’ayant d’autre but que l’intense satisfaction qu’elle procure. Comme l’a dit Roland Barthes : « l’ornement n’est pas encore rituel, mais constitue en soi un procédé d’investigation appliqué à toute l’étendue du monde », car cette dynamique de liaison entre les choses rapproche aussi le monde et la matière verbale. S’exprimer en vers donne une plasticité à l’écriture poétique, et lui permet, grâce à la multitude des images qu’elle génère, d’imiter mieux que tout autre discours, les choses qu’elle évoque. Le langage n’y est plus l’outil de la communication sociale, mais un matériau dont le sens et la structuration sont à réinventer à chaque création. On peut parler « d’intelligence poétique », affaire d’émotion, de sensibilité, de regards, ambition à faire rêver, à enclencher des processus de libre pensée. Car le poème développe dans sa trame une sexualisation du réel qui, grâce à l’entremise de l’écriture poétique, apparaîtra comme une constante de l’esthétique pongienne. Ainsi, la capacité à la jouissance articulatoire doit être transfigurée et prolongée par le système symbolique qui s’élabore grâce à ce « lyrisme des sons », qui en est une composante les plus cachées, mains sans doute les plus fondamentales de l’émotion lyrique, et qui est la vraie justification du repère des répétitions phoniques.

Nous nous rendons compte que l’on atteint cette « harmonie imitative » où le poème paraît emprunter certaines des qualités de ses référents, puisque la langage y offre une ressemblance certaine aux objets dont il traire. Evoquer le chant d’un oiseau, par exemple, dont il suffirait de reprendre les sons ; décrire le flux et le reflux de la mer, dont on entend le murmure des vagues, etc.

Nos actes de paroles paraissent plus spontanés, car chargés de métaphores ; ils ne sont plus ceux de la simple expression élaborant le sens structurel des mots, mais enrobent une vitalité et une fertilité d’images qui se donnent en « spectacle » aux lecteurs.
« Puisque la poésie habite originellement le langage, celui-ci, mis en vers, ne peut être dépoétisé au point de ne pas laisser subsister partout en lui une foule d’éléments poétiques épars, même dans l’emploi le plus arbitraire que l’entendement peut faire des signes linguistiques, et bien plus encore dans la vie courante », a, pour sa part, exposé August Schlgel, dans ses « Leçons sur l’Art et la Littérature », en 1801. D’autre part, la poésie n’étant pas un discours de logiques, les vers sont véhiculés dans un langage naturel, comprenant ses règles propres, ce qui la différencie des raisonnements formels.

Selon les époques, les modalités du texte poétique étant extrêmement variables, la tendance du langage poétique à toujours été de faire jaillir grâce au substantif, une multitude de sens potentiels en relation avec l’expérience vécue du rêve, en s’éloignant tant soit faire que peu des mots outils de la grammaire conventionnelle. Autrement dit, les poètes abolissent quelque peu les barrières rigides entre les mots en unissant le langage populaire à une atmosphère proche d’une imagerie aiguë, représentative de l’autonomie des mots. Ce désir exacerbé d’affranchir le langage poétique grâce à la multitude des pouvoirs de la métaphore trouve sa légitimité par les développements les plus actuels des sciences du langage. Loin de s’enfermer dans les carcans d’un rôle simple d’ornementation du discours prosaïque, le langage poétique fait de ce dernier un espace privilégié et discrétionnaire de vocables. Il dévoile dans toute l’étendue de son « pouvoir » les structures latentes qui en sous-tendent la syntaxe.

On constate qu’en poésie les relations s’établissent entre des mots qui sont plus ou moins éloignés les uns des autres, ces correspondances fonctionnant essentiellement sur le mode de l’analogie. Analogie sonores virtuellement porteuses de sens entre substantifs, comme l’évoquait Paul Valéry : « tout est hésitation prolongée entre le son et le sens ». La syntaxe se fait porteuse d’images compatibles (pas nécessairement réelles), proposées à l’initiative de l’imagination créatrice du poète. Ce qu’henri Meschonnic, dans son ouvrage « Pour la poétique », confirme dans la comparaison relative à « l’image », ou au « mécanisme métaphorique » : « l’image est syntaxe et non reflet du réel ». Le point de départ en est évidemment l’existence de ces « structures syntaxiques profondes » dont l’écriture morcelée du texte tend à nous rendre directement sensible l’existence.  On peut dire que la lecture se présente alors comme un travail ludique à accomplir à partir d’une sorte de « plaisir d’imaginaire ».

Tout texte habité par la « fonction poétique » du langage devient combinaison, construction, transformation imposée à notre manière usuelle de nous exprimer et de communiquer. La structure ainsi opérée s’offre à accomplir simultanément sur le plan du son et du sens, des « idées » et des mots, des « formes » et des « contenus » que met en œuvre l’extrême diversité de la langue. Ceci ouvre un espace indéfiniment libre à l’activité de l’imaginaire et aux pouvoirs créatifs du langage. La fonction doublement libératrice et critique du texte poétique s’y exerce dans l’épanouissement des sens et de l’imagination. Le poète, dont le rôle est d’embellir les choses substituera un langage noble et rare, donc métaphorique, au vocabulaire commun, davantage utilitaire qu’esthétique. Il favorise l’acuité d’un regard intime qui, contre l’usure des pensées et des sensations, prend le parti des sujets et des causes. Comme le disait Francis Ponge dans son « Grand Recueil » : « L’espoir est donc dans une poésie par laquelle le monde envahisse à ce point l’esprit de l’homme qu’il en perde à peu près la parole, puis réinvente un jargon ».

À ce degré d’idéalisme, on se rend compte que la « musique poétique » n’est, elle-même, que la manière métaphorique de désigner l’utopie ultime, la perfection poétique qui, si elle était directement accessible, se dissoudrait dans le silence de la pure contemplation.

  "Eh quoi ! ma pensée n’est-elle pas assez belle pour se passer du secours des mots et de l’harmonie des sons ?
Le silence est la Poésie même pour moi."

(Alfred de VIGNY.  "Journal d’un poète".1867)

ANDRÉ

 

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Date de dernière mise à jour : 2017-10-30 21:51:00

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